Maman, je ne suis pas jolie !

Ma fille adolescente est rentrée ce week-end, comme toutes les semaines, de son internat et je la trouvais d'humeur
plutôt morose. Après la soirée de décantation et le samedi de balades, j'arrivais enfin à savoir ce qui n'allait pas.
"Je ne me sens pas jolie ! Il y a une fille à l'école que tout le monde regarde. Elle est super belle.
En revanche, elle n'est pas très gentille, mais tout le monde la regarde et moi je me sens moche."

Comme il était l'heure d'aller se coucher, je l'ai prise dans mes bras et je lui ai proposé une histoire
comme quand elle était enfant.

Cette histoire, la voici.

La capucine et la rose

Par un matin de printemps, une capucine et une rose se réveillèrent en même temps.

La rose tout endormie mis un certain moment à s’ouvrir aux premières lueurs de l’aube.
Quant à la capucine, elle profita de cet instant pour contempler le paysage qui s’offrait devant ses pétales : une rosée recouvrait le pré qui déroulait son herbe verte et tendre sous son pistil.

Après ces quelques minutes de tranquillité, la capucine entendit bougonner. Madame la rose s’étirait de toute sa tige
en faisant bien attention de ne pas se froisser une épine.

Bonjour lui lança gaiement la capucine, comment allez-vous ? Avez-vous bien dormi ?
C’est une belle et chaude journée de printemps qui s’annonce.

La rose fit mine de n’avoir rien entendu. Elle se tourna lentement vers la capucine et lui dit d'un ton hautain : 
« Pardon vous m’avez parlé ? Si tel est le cas, excusez-moi de n’y avoir pas porté attention. Ma parure de pétale
étant fort fournie, il me faut du temps pour me rendre présentable contrairement à vous qui êtes si fade et si peu pourvue,
et je n’ai guère le temps d’écouter des discours ».

La capucine fort joyeuse lui répondit que cela n’avait pas d’importance et qu’elle lui donnait le bonjour par cette belle journée.
La rose leva quelques pétales vers le ciel en se moquant de cette impertinente qui était toujours de bonne humeur.
La capucine se demandait si un jour, un seul, elle arriverait à faire prendre du plaisir à madame la rose.
Le plaisir de jouer avec le vent, de regarder les nuages, de se faufiler entre les gouttes d’eau, de jouer à cache-cache
avec les abeilles, de discuter avec l’herbe ou le vieux tilleul plein de sagesse, en un mot s’amuser.

Les premières heures de la matinée s’écoulaient tranquillement. La capucine se laissait porter de droite et de gauche
selon les caprices d’une douce brise. La rose, elle, pestait d’être décoiffée et criait à corps et à cris que cela cesse
le plus vite possible, elle n’avait pas que cela à faire. Alors dans une grande surprise, le vent s’arrêta de faire bruisser
le feuillage et l’on eût l’impression que la terre avait cessé de vivre. Plus un bruit, plus un souffle, plus un seul vol d’ailes
dans le ciel, il ne restait que les rayons ardents du soleil qui envahissaient tout l’espace. La rose remercia enfin
qu’on l’ait entendu et écouté.

La capucine quant à elle, était plus inquiète de ce brusque changement climatique. La rose serait–elle entendue des maîtres
du temps ? 

Et de longues heures de plus en plus chaudes s’abattirent sur le jardin. L’herbe devint sèche et craquante sous la chaleur
et le vieux tilleul pensa qu’en cent cinquante ans, il n’avait jamais connu cela.
La capucine regardait l’azur du ciel et attendait avec impatience l’arrivée du soir et de la fraîcheur. Elle ne parlait pas,
gardant sa salive pour se nourrir, chaque heure passée étant un calvaire.

La rose quant à elle, n’arrêtait pas de se plaindre et gesticulait en tous sens pour se donner un semblant de fraîcheur.
Plus elle se plaignait, plus elle parlait, plus elle perdait de son noble habit. Ses pétales commencèrent par se flétrir,
puis tombèrent un à un.
La capucine regardait sans mot dire ce spectacle si triste et avait de la peine pour madame la rose. Elle lui demanda donc
en fin de journée : « Comment allez-vous ma chère voisine ? Arrêtez de vous plaindre et de gesticuler en tous sens,
sinon vous allez être toute effeuillée ». La réponse ne se fit pas attendre, la rose lui dit de s’occuper de ses affaires
et de ne plus l’importuner.

Alors, enfin, le soleil  décida  de s’incliner, et disparut derrière l’horizon. La capucine se referma doucement et abrita
de sa robe son pistil de la nuit. Quant à la rose, elle regarda tristement sa parure posée au pied de sa tige et pleura amèrement. Elle se dit que par vanité, elle avait été bien éphémère, mais qu’il était trop tard.

Peu de temps après, la main de la maîtresse de maison la coupa au ras, et s’exclama qu’elle trouvait sa capucine bien jolie
ce soir-là, malgré la chaude journée de printemps qu’il venait de faire. La capucine sourit dans sa corolle et se dit que demain,
elle parlerait comme chaque jour aux abeilles, au vieux tilleul, et remercierait le ciel de n’être point née rose.

Capucine

A la fin de l'histoire ma fille m'a dit :

"Maman, tu as toujours le chic pour me remonter le moral. C'est vrai qu'elle est trop belle, mais qu'est-ce qu'elle est bête
et superficielle. Allez bonne nuit maman, on en reparle demain, là je suis crevée".

Et moi, j’ai regardé mon ado ensommeillée et me disant : "Qu’elle est belle ma capucine !"

Caroline